Pierre Martel

 

 

 

 

 

 

Pierre Martel,

découvreur de la montagne de Lure

 

La montagne de Lure est sans doute l'élément majeur du "pays" de Pierre Martel. Enfant, il la franchissait, avec sa famille, pour se rendre à Séderon ou aux Omergues. Adolescent, il en faisait un terrain d'aventure. Jeune prêtre de Simiane, il commençait à l'explorer, à pied et en voiture, avec sa "guimbarde", une vieille Rosengart 4 CV. C'est de ses crêtes qu'il embrassait d'un seul regard cette portion de la Haute-Provence auquel il donnait le nom même de l'association qu'il avait fondée: les Alpes de Lumière. C'est sur ses pentes qu'il écoutait les bergers et les paysans lui raconter leur vie et leurs savoirs. C'est depuis les villages de son versant largement incliné vers le soleil qu'il a invité les gens à regarder et à s'éveiller aux valeurs de leur terroir : Le Revest-du-Bion, Banon, Simiane, Lardiers, Ongles, et bien d'autres encore. C'est dans ses combes et sur ses sommets qu'il a maintes fois amené ses amis, jeunes ou vieux, et pour eux, balisé et décrit des sentiers de découverte: pour leur faire partager et pour leur faire comprendre. C'est aussi cette montagne magique qui lui a inspiré l'un de ses pseudonymes, "Le Moine de Lure", et quelques-uns des récits qu'il a publiés sous ce nom.

 

Le pays de l'enfance

Pierre Martel n'a jamais beaucoup écrit sur son enfance. Mais il a souvent raconté ses premières découvertes de la montagne de Lure. Depuis la ferme de ses parents, le haut Labouret, au Revest-du-Bion, on allait à pied, ou en jardinière par le col du Négron ou le Pas de Redortiers, vers Séderon ou Les Omergues. C'est dans ces jeunes années qu'il disait avoir pris conscience des dimensions de cette montagne, de son importance majeure dans le paysage : "On a dit beaucoup de choses de la Provence. Mais on oublie souvent quand on parle d'elle, qu'elle a des montagnes. Et quelles montagnes ! Non pas seulement la Montagnette, les Alpilles, Sainte-Victoire, hautes comme des moutons. Mais de vraies montagnes, des hautes, des longues, des montagnes à neige et à sapins, des montagnes sans routes et sans Américains, des montagnes dans lesquelles on peut s'égarer pendant des jours."

Plus tard, quand il retrouvera son plateau d'Albion natal, après une jeunesse passée en exil à Marseille, dans les sanatoriums de Savoie et à Toulouse, il n'aura de cesse de se saouler de grand air, de paysages immenses et de solitude sur sa montagne : "J'écris ces lignes sur l'un des sommets de Lure, un soir d'été, pendant que le soleil se penche sur l'horizon. Il y a là un "pape" en pierre qui marque la cote 1661 [..,] Il serait difficile d'exprimer ce que chaque caillou sur ces sommets, ce que chacune de ces plantes ou chacune de ces épines ou chacune de ces fleurs brûlées représente pour moi. L'amour d'une montagne est fait d'une foule de ces petites choses, petites joies ou petits souvenirs."

 

D'explorations en découvertes

En parcourant la montagne de Lure, Pierre Martel ne s'est pas enfermé dans la contemplation. Il a surtout appris - à lui-même d'abord puis aux autres - à observer, à connaître, à explorer cette montagne sous tous ses aspects et dans toutes ses composantes : pour la mieux comprendre, il y a entraîné les plus grands spécialistes et à leur suite s'est fait tour à tour géologue, spéléologue, botaniste, mycologue, archéologue, historien, ethnologue... Pour faire comprendre aux autres, il s'est fait conférencier, éditeur, guide de pays (avant la lettre).

Il a étudié en particulier l'histoire des forêts, le peuplement et le dépeuplement, la géologie (plusieurs stations de fossiles de divers étages du Crétacé), les avens (plus de cent cavités explorées sur la crête et sur le versant sud), l'architecture en pierre sèche (cabanes pastorales, bergeries d'alpage, abris de ruchers, enclos), la vie des paysans et des bergers dont il a mis en évidence les savoirs et les savoir-faire. Des dizaines de publications d'Alpes de Lumière ont rendu compte de ces multiples recherches, qu'il serait bien trop long de citer ici.

                                                                                            Pierre Martel aux cabanes de Roux, au Contadour.
 

Les Alpes de Lumière

En 1953, il fonde une association aux multiples objectifs mais qui, à l'origine, a surtout pour but - et pour effet - d'éveiller le plus large public aux richesses de ce pays. Ce pays, il est précisément circonscrit en un "quadrilatère" qui va de Lure au Luberon et de Sault et Aurel à la Durance : l'anticlinal de Lure, vers le sud, et les plateaux tertiaires du bassin d'Apt-Forçalquier. Il est devenu, pour tous ceux qui l'ont découvert à sa suite, le pays des "Alpes de Lumière", pays que Pierre Martel rêvait de voir un jour devenir un grand "Parc naturel de la Haute-Provence", à l'instar du Parc des Cévennes, de l'autre côté du Rhône.

Dans le cadre de son association au nom de pays, il mène tous les combats pour le promouvoir (connaissance du patrimoine naturel et humain lancé bien avant la lettre), mais aussi pour le défendre contre les agressions (militance pour l'environnement et pour la citoyenneté, comme on dit aujourd'hui).

 

Un pays à partager

Mais pour Pierre Martel, aimer, c'est faire partager. Son talent a sans doute été de faire partager la connaissance mais surtout la passion pour ses Alpes de Lumière, et la montagne de Lure a toujours été le lieu privilégié de ce partage, II y a conduit les premiers congrès de l'association, en 1953-1954 (ce dont atteste le monument dédié à l'astronome Wendelin, au-delà de la station de ski de Lure); il en a balisé les sentiers avec des générations de jeunes volontaires; il y a emmené avec lui des centaines de gens pour les inviter à marcher, à regarder, à réfléchir. Il a accumulé une foisonnante documentation sur les communes qui en découpent le territoire, il a publié des milliers de pages pour élargir ce partage.

 

Les récits

On pourrait dire que l'ensemble des écrits de Pierre Martel constitue un seul et même récit sur le pays du sud de Lure. Un peu à la façon d'une chanson de geste : ici c'est comme le chant d'une terre qui est orchestré sur divers modes. Qu'il s'agisse de trouvailles préhistoriques qui parlent du plus lointain passé, de découvertes archéologiques, ou d'enquêtes ethnologiques, c'est l'histoire d'une terre habitée que raconte toujours Pierre Martel. Dans ses publications, cependant, il en est qui ont davantage valeur de récit symbolique. Après les avoir d'abord présentées comme "reportages" - à partir du n° 5 de la revue Les Alpes de Lumière (1956) sous le titre provençal "O que Païs !" (Oh quel pays !) -, il les a reprises dans ses XVI Récits du Moine de Lure. Ce moine qui, dit-il, "nous apporte une philosophie élémentaire qu'on oublie trop, celle de l'amour du terroir et des choses simples, du respect de la nature, de l'originalité profonde de chaque homme, de l'utilité irremplaçable du plus petit caillou, de l'importance des événements passés en même temps que de la nécessité de ménager l'avenir, en gardant à notre pays une âme qu'il risque de perdre".

Parmi ces récits, certains concernent de plus près la montagne de Lure: "Mon pays", "Quatre cents bouches d'enfer", "L'Odyssée d'une guimbarde"... Dix ans plus tard, Pierre Martel publiait trois autres de ces petits récits dans Randonnées en Montagne de Lure: "Les bornes du Contras", "J'ai trouvé le gîte du cerf", "La Font de l'Usclat". Nous le laisserons donc conclure avec ce dernier texte, qui évoque tout le prix des sources, rares, de sa montagne : "Je me souviendrai toute ma vie de la Font-de-l'Usclat. Elle a été là, ce jour-là, avec son filet d'eau gouttant dans une vasque de bois. Depuis dix ans, elle avait coulé pour rien, pour personne (disait le berger), seulement pour durer, pour attendre, pour être là à l'heure où j'aurais tant soif. Elle n'était pas portée sur les cartes mais elle était bien là et j'avais trouvé un berger qui le savait!

Un jour, vous aussi, vous irez vous saouler de silence et de solitude par un temps d'orage, jusqu'au Tréboux, jusqu'à Mounille, jusqu'à l'incomparable Contras. Vous aussi vous connaîtrez le poids de la chaleur ; vous aussi vous expérimenterez ce que c'est que la soif d'un homme sous un orage qui ne se décide jamais à éclater : et c'est alors que vous ferez attention à l'écriteau. Une source est toujours un lien entre mille univers. L'essentiel est de savoir trouver les sources."

 
Source: "La montagne de Lure" encyclopédie d'une montagne en Haute-Provence
aux éditions Alpes de lumière

 

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